En direct de Tokyo ...

par Karyn Nishimura-Poupée, correspondante AFP Japon, avec le mangaka japonais J.P.NISHI

Japon: "kisha clubs" et "faux vrais scoops" à la une...

...ça pue sinon la corruption, du moins la connivence

Publié par K. Poupée le Dimanche 10 Décembre 2006, 23:34 dans la rubrique Politique - Lu 6737 fois - Version imprimable



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On vous a déjà confié ici que le pays du Soleil-Levant est une bien étrange démocratie où les citoyens osent rarement franchement faire état en public de leurs opinions politiques. Dommage, car il ne serait pas inutile que la voix du peuple s'élève parfois pour dénoncer quelques travers qui ne sont pas dignes de la deuxième économie du monde où il fait pourtant si bon vivre.



Parmi les grossiers défauts de l'Archipel, il en est deux qui ne cessent de turlupiner l'auteur de ce blog.

Il s'agit du système insensé des "kisha clubs" (clubs de journalistes) et de son corrolaire, le fonctionnement de la presse.

Pourquoi aborder ces délicats sujets? D'une part parce qu'un fidèle lecteur l'a souhaité, et d'autre part parce qu'en tant que journaliste étrangère au Japon, l'auteur de ce blog est concernée au premier chef.



Les "kisha clubs".

Comme leur dénomination l'indique, il s'agit de clubs de journalistes. Mais ce ne sont pas des sortes de "syndicats" ou associations de scribouillards se réunissant pour discuter de leur métier et défendre leurs droits comme il en existe notamment en France. Non, il s'agit de cercles fermés où n'entrent que des individus sélectionnés en fonction des médias auxquels ils appartiennent moyennant une substantielle cotisation.

Les "kisha clubs" sont créés et gérés par les plus grandes organisations étatiques ou par les entreprises pour leur permettre de délivrer rapidement aux médias les "informations" qu'elles veulent rendre publiques.



Ainsi, le cabinet du Premier ministre, tous les ministères, les collectivités locales, la Banque du Japon, la Bourse et autres institutions majeures ont leur "kisha club". Elles mettent à la disposition de leurs membres un espace dédié dans leurs locaux où sont en permanence présents des individus chargés de récupérer la bonne parole et de la transmettre illico à leurs rédactions.

Jusque-là, on pourrait dire qu'après tout, les choses sont plutôt bien organisées, comme souvent au Japon. C'est d'ailleurs dans ce louable objectif "organisationnel" que les "kisha clubs" sont nés à la fin de XIXe siècle.



Mais là où le bât blesse, c'est que les "kisha clubs" ne sont pas ouverts à toute la presse, et que la somme des cotisations dépasse les petits moyens des pigistes indépendants (free-lance), voire de certains médias qui, par les temps qui courent, ne roulent pas sur l'or.

Ainsi, même si quelque progrès ont été réalisés ces dernières années, la presse étrangère est-elle la première à faire les frais de ce système qui favorise les grands groupes de médias locaux, comme les quotidiens Yomiuri Shinbun, Mainichi Shinbun ou Nihon Keizai Shinbun, ainsi que les radios d'information et télévisions (groupe public NHK en tête) ou les agences de presse nippones Kyodo et Jiji



Les journalistes de ces médias bénéficient ainsi d'informations avant tous les autres et de tuyaux divers livrés en "off" par les fonctionnaires des ministères ou des autres institutions qu'ils croisent sans cesse dans les couloirs.

Des entreprises ont aussi leur "kisha club" auquel elles réservent la primeur de certaines informations, notamment lorsqu'il s'agit d'édulcorer un événement négatif. Pour les annonces de nouveaux produits, en revanche, toute la presse est évidemment bienvenue. Connivence poussée à son paroxysme.


Pour vous permettre de bien mesurer le côté très pervers de ce système que dénoncent régulièrement l'Union Européenne et diverses institutions étrangères, voici quelques récentes anecdotes professionnelles vécues par l'auteur de ce blog.

Lors de la guéguerre entre Japonais et Européens sur la désignation du site d'implantation du réacteur expérimental de fusion thermonucléaire (ITER), l'auteur de ce blog apprit par hasard que le ministre nippon de la Science devait s'exprimer pour admettre que le Japon consentirait à jeter l'éponge au profit de la France. Ni une ni deux, elle enfourcha son vélo et pédala à fond de train jusqu'au ministère.

Arrivée sur place, munie de sa carte officielle de journaliste délivrée par le ministère des Affaires Etrangères japonais, elle se rendit à l'étage où se trouve le bureau de la communication du ministre des Sciences et s'enquit auprès d'une fonctionnaire du lieu exact du "point de presse".

La préposée de service ne sachant répondre décrocha son téléphone et demanda à un "porte-parole" de rappliquer. Déboula alors un fonctionnaire, fort aimable au demeurant, qui expliqua gentiment à votre serviteur que "le ministre s'exprimait actuellement devant les journalistes du "kisha-club" et qu'elle n'aurait donc qu'à recopier leurs propos quand ils seront rendus publics". Et vlan.

Subjuguée mais ne se démontant pas pour autant, l'auteur de se blog fit mine de partir, mais bifurqua pour se rendre directement au "kisha club" demander aux journalistes des lieux de lui photocopier le document remis par le ministre. Refus. Comprendre: "t'as qu'à adhérer et payer ta cotise"

Deuxième exemple: lors de l'annonce des résultats financiers d'entreprises, les journalistes membres du "kisha club" de la Bourse sont les premiers à disposer plusieurs minutes voire plusieurs heures avant les autres de ces informations que les places de marché étrangères attendent souvent avec impatience, et que les agences de presse sont censées donner immédiatement. Hélas, certaines grandes agences étrangères sont obligées de perdre plusieurs minutes précieuses en nombreux coups de fil pour les récupérer dans les temps, faute d'être membres du "kisha club".

Troisième exemple très récent: lors de l'escale d'essai de l'avion géant d'Airbus, l'A380, à Tokyo, il a fallu "négocier" avec le "kisha club" des autorités aéroportuaires de Tokyo-Narita (NAA) pour avoir le droit d'approcher l'engin... Airbus n'avait pas le pouvoir de décider seule.
No comment.



Au-delà de ces faits liés aux "kisha-clubs", d'autres phénomènes ayant trait au fonctionnement de la presse posent questions.


Vous n'imaginez pas le nombre de "scoops" qui s'affichent à la une des journaux japonais.

Il ne se passe par exemple pas une semaine sans que la "bible du milieu des affaires", le Nihon Keizai Shimbun (Nikkei) ne fasse des révélations économiques importantes touchant notamment les géants de l'industrie locale.



Untel va construire l'usine du siècle, untel va fusionner avec tel autre, untel va afficher des pertes colossales....Les sources sont toujours anonymes.

Le plus souvent, à la parution de ces informations, les entreprises interrogées par les autres journalistes démentent dans un permier temps, jurent leurs grands dieux que "le scoop à la une" est infondé, que ce ne sont là que de simples spéculations de scribouillard. Ben voyons.

Et quelques heures plus tard, les mêmes qui avaient démenti en bloc convoquent dans l'urgence tout le monde à une conférence de presse pour ... confirmer ce qu'elles ont nié avant, et qui figurait noir sur blanc dans le détail dans le Nikkei du jour. Comprenne qui pourra.


Et cela arrive sans arrêt.

Ce fut le cas par exemple pour l'annonce de la fusion entre les méga-banques Tokyo Mitsubishi et UFJ. idem pour la revente par la maison de commerce Marubeni d'une partie des titres des convalescents supermarchés Daiei à Aeon (un vrai feuilleton de révélations et dementis en cascades se concluant par une confirmation).

Même chose encore pour la construction d'une usine ultra-moderne de dalles d'écran pour TV plasma par Matsushita. Rebelote pour la mise en chantier d'un gigantesque complexe industriel de semiconducteurs du japonais Elpida Memory en Thaïlande. Et c'est comme cela pour bien d'autres affaires du même acabit ou pour des faits divers et politiques de plus grande importance encore.



Le Nikkei n'a d'ailleurs pas l'apanage de ces "scoops".

La NHK avait par exemple indiqué la première que la Banque du Japon avait décidé d'abandonner sa politique de taux d'intérêts à zéro en juillet 2006, une décision historique dans le contexte japonais du moment, alors même que la réunion du comité de politique monétaire de la banque centrale n'était pas terminée.

De tels faits, assimilables à un délit d'initié, s'ils s'étaient produits aux Etats-Unis, auraient immédiatement déclenché une enquête du FBI compte-tenu des enjeux économiques que représentent ces informations. Et de nombreux autres cas seraient jugés à l'étranger "hors-la-loi".



Bref, cette sale impression que certains journalistes sont privilégiés et que les autres se font rouler dans la farine, à force, c'est très très énervant.

De deux choses l'une: ou bien les journalistes japonais du Nikkei et de certains autres grands médias nippons sont d'exceptionnels investigateurs, et dans ce cas, chapeau bas, messieurs!

Ou bien les entreprises et institutions sont sciemment complices. On n'ose en effet pas supputer que le Nikkei et consorts puissent monnayer leurs infos, ni qu'il puisse exister une foule de corrompus dans les entreprises et ministères.

Une chose est sûre en tout cas: il existe des zones d'ombre qui font qu'au Japon, la liberté de la presse et l'égalité entre journalistes ne sont pas respectées comme elles le devraient dans un pays aussi développé.




Le grand public en a-t-il conscience? A cette question l'auteur de ce blog aimerait bien répondre "oui", mais craint qu'hélas tel ne soit pas le cas. Sinon pourquoi ne réagit-il pas? Les citoyens nippons se fichent-ils comme d'une guigne de la liberté de la presse? Sont-il d'accord avec les méthodes ici dénoncées? On peut parfois s'interroger.
Selon un sondage, la moitié des Japonais a en effet trouvé normal que le Premier Ministre libéral et un brin nationaliste Shinzo Abe ORDONNE littéralement et officiellement en novembre 2006 au groupe public audiovisuel NHK de davantage parler du problème non résolu des Japonais kidnappés dans les années 1970 par les nord-Coréens... et s'offre des pages de publicité dans la presse pour s'en féliciter. Drôle de démocratie décidément.




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Commentaires

Merci pour cet article!

Voici un article que j'ai trouvé passionnant car je me pose énormément de questions concernant l'accés à l'information des Japonais. Je vis à Nagasaki mais je ne parle pas japonais donc mes impressions sont tronquées mais j'ai été choquée, l'année passée, de voir que mes amis japonais connaissaient les mesures françaises de prévention de la grippe aviaire mais n'avaient aucune info sur les mesures prise par leur gouvernement sur leur propre terrictoire. Il m'a semblé qu'ils se croyaient protégés par leur insularité....

Marie - 12.12.06 à 06:44 - # - Répondre -

Re: Merci !

Merci à vous cher ami, qui m'avez poussée à écrire ce que je n'osais dénoncer publiquement mais qui m'énerve quotidiennement.

Amicalement

KP

kpoupee - 12.12.06 à 18:20 - # - Répondre -

Re: Merci !

Le "gaijin kisha club" sert parfois d'exutoire et de forum unique à des japonais qui ont quelque chose à dire de dérangeant et qui ne trouvent pas dans les médias traditionnels - c'est à dire 99% des médias - une plateforme d'expression. Il y a peut-être de leur part un espoir que si la presse étrangère rapportent leurs commentaires et griefs, l'écho en sera reporté en retour dans la presse locale qui cessera brièvement de faire la sourde oreille. Un voeu pieu.
Videonews (http://www.videonews.com/) offre l'accès à quelques conférences de presse et débats tournés au gaijin kisha club. Ca n'est pas nécessairement très éclairant.

Lionel Dersot - 04.01.07 à 05:47 - # - Répondre -

Est ce que ce genre de pratiques ne contribue pas à véhiculer une mauvaise image du japon à l'étranger? Car si les journalistes étrangers travaillant au japon ne sont pas contents, ils vont peut être avoir tendance à décrire les évènements avec un peu d'amertume. Je suis surpris de voir que les japonais se soucient si peu de leur image à l'étranger.

akaieric - 12.12.06 à 21:16 - # - Répondre -

Re:

Bien entendu, ça n'arrange rien. Le fait de dénoncer ces travers ne peut qu'aider le public, les entreprises et les institutions à en prendre conscience et à faire des efforts. Il faut savoir que c'était bien pire il y a quelques années. Il y a encore du boulot, et le rôle de la presse étrangère est de faire en sorte que les choses s'améliorent encore. A noter toutefois, et il est de mon devoir de le souligner, que les articles publiés par ailleurs sur nombre de sujets sont de grande qualité. Notamment les sujets traitant des technologies. Preuve que les armées de petites mains qui, dans les coulisses des rédactions,  remplissent à longueur de journées des bases de données (études de marchés, production industrielle et autres statistiques) ne le font pas en vain.

KP

kpoupee - 12.12.06 à 22:54 - # - Répondre -

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RSS One - En direct de Tokyo ... et en Podcast sur iTunes - World RSS / PODCA : "n luxe de détails. Le Nikkei a même poussé la fierté et le bouchon jusqu'à...Japon: "kisha clubs" et "faux vrais scoops" à la une... - Sun, 10 Dec 2006 15:34:33 -0000"

anonyme - 03.02.07 à 21:30 - # - Répondre -

Lien croisé

En direct de Tokyo : "Japon: “kisha clubs” et “faux vrais scoops” à la une…"

anonyme - 22.02.07 à 00:58 - # - Répondre -

merci !!!

Bonjour !

Bone cela fait un moment que je zieutte ca et la les article sde ton blog et pour une fois que j'ai le temps, je laisse un petit commentaire pour te remercier de faire cela, car je suis en terminale et m'apprete a partir pour le Japon l'an prochain. Voulant connaitre un maximum d'aspects de la culture, je dévorre les blogs des expatriés...et le tien est ma foi particulièrement intéressant !

Je laisse un article pour ce billet car je compte l'imprimer pour le lire à ma classe pendant mon cours d'ecjs car nous travaillons en ce moment sur la presse dans le monde ^^

Merci encore continue comme ca ! :D

Cynthia - 26.03.07 à 04:19 - # - Répondre -

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DVSM : "outes les chances d’être fiable, ne serait-ce que parce que l’information avait été diffusée samedi soir au journal de la NHK, confortée par les principales agences de presse locales. Il faut dans un tel cas comprendre comment fonctionnent les relations entre les grands groupes industriels et la presse au Japon, ce que l’on peut très partiellement découvrir en cliquant ICI. En outre, l’information circulait déjà sous le manteau depuis plusieurs jours, ce qui explique l’incroyable série d’annonces d’enseignes américaines se tournant officiellement vers le BrD en une semaine."

anonyme - 18.02.08 à 14:08 - # - Répondre -

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Le HD DVD est mort ce samedi ! : Akihabara News .com : "™instant ce matin au Japon, mais tout porte à croire que NHK possède cette information de source sûre puisque la très réputé TV Japonaise NHK fait parti d’un groupe de journaliste mafieux qui se cachent derrière les Kisha Club. Et lorsque je dis mafieux je pèse mes mots... En faite c’est une combinaison de contrôle de l’information un peu comme le ferais un Yakuza. (plus d’infos ici sur le site de Karyn Poupée)"

anonyme - 18.02.08 à 15:39 - # - Répondre -

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Le HD DVD est mort ce samedi ! : Akihabara News .com : "officiel pour l’instant ce matin au Japon, mais tout porte à croire que NHK possède cette information de source sûre puisque la très réputé TV Japonaise NHK fait parti d’un groupe de journaliste mafieux qui se cachent derrière les Kisha Club. Et lorsque je dis mafieux je pèse mes mots... En faite c’est une combinaison de contrôle de l’information un peu comme le ferais un Yakuza. (plus d’infos ici sur le site de Karyn Poupée)"

anonyme - 03.08.09 à 01:34 - # - Répondre -

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Japon: "kisha clubs" et "faux vrais scoops" ? la une... : "Japon: "kisha clubs" et "faux vrais scoops" ? la une...politique, publi? le dimanche 10 d?cembre"

anonyme - 09.11.11 à 07:30 - # - Répondre -

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gen4 - Les quatre vérités et les mille mensonges du nucléaire : "Johnson, 10/1, anglaisRapport d'Amnesty International "Bienvenue au Japon ?", 2002, français(1) Clubs de presse Japonais extrêmement sélectifs voir par exemple l'excellente description sur le blog de Karyn poupée (français)(2) Gaijin ou ?? = personne de l'extérieur, étranger, non-Japonais"

anonyme - 21.01.12 à 02:25 - # - Répondre -

Re: Lien croisé

Encore et toujours des bouches d’égout dans le champ de la caméra et des radiamètres... Je me demande également si un jour ou l'autre les autorités n'interdiront pas purement et simplement les relevés individuels de dose ambiante, les Japonais étant de plus en plus nombreux à s'équiper de ce genre de petit appareil ?

Jean-marie j - 21.01.12 à 15:09 - # - Répondre -

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Le HD DVD est mort ce samedi ! « Akihabara News : "ciel pour l’instant ce matin au Japon, mais tout porte à croire que NHK possède cette information de source sûre puisque la très réputé TV Japonaise NHK fait parti d’un groupe de journaliste mafieux qui se cachent derrière les Kisha Club. Et lorsque je dis mafieux je pèse mes mots… En faite c’est une combinaison de contrôle de l’information un peu comme le ferais un Yakuza. (plus d’infos ici sur le site de Karyn Poupée)"

anonyme - 24.02.12 à 18:44 - # - Répondre -

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Liberté de la presse : l'incroyable aventure Japonaise de Christopher Johns : "(1) Clubs de presse Japonais extrêmement sélectifs voir par exemple l'excellente description sur le blog de Karyn poupée (français)(2) Gaijin ou ?? = personne de l'extérieur, étranger, non-Japonais"

anonyme - 13.11.12 à 21:23 - # - Répondre -

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