En direct de Tokyo ...

par Karyn Nishimura-Poupée, correspondante AFP Japon, avec le mangaka japonais J.P.NISHI

Lettre ouverte publiée dans le Nouvel Economiste (N°1447, du 02 au 08 octobre 2008)

Je vous écris de Tokyo

Publié par K. Poupée le Mardi 7 Octobre 2008, 18:06 dans la rubrique International - Lu 2218 fois - Version imprimable

Quel incroyable pays ! J’ai découvert le Japon il y a onze ans,j’y vis,mais rien n’y fait, chaque jour, cette même exclamation intérieure,dans le métro,au bureau,en traversant Tokyo à vélo,en parcourant les journaux,en écoutant la radio : quel incroyable pays ! Le Premier ministre qui jette l’éponge un soir sans crier gare,à 21H35,trois jours après avoir lancé un vaste plan de relance économique, un mois après un remaniement ministériel,un an à peine après son entrée en fonction: quel incroyable pays ! Un voisin qui s’entraîne à jouer au golf à une heure du matin au milieu d’une rue de Tokyo : quel incroyable pays ! Des femmes de 70 ans qui poireautent dès potron-minet devant le pas de porte d’un pâtissier,pressées de déguster le délice spécial du jour : quel incroyable pays ! Des météorologues contraints de se confondre en excuses devant une forêt de caméras,appareils photo et micros pour s’être trompés sur la date de floraison des cerisiers : quel incroyable pays !
Pourtant prévoyants comme personne, les Japonais sont déconcertants, insondables,pétris de paradoxes,donc fascinants et du coup,profondément attachants.On ne dira pas qu’ils sont faciles à vivre,car ce serait faux. Qu’ils sont invivables alors ? Oh non,pas davantage. Leurs actes semblent au premier abord inexplicables car ils ne réagissent pas comme le bon sens hexagonal l’exigerait. C’est déstabilisant,agaçant.Ou plutôt non, c’est passionnant. Leur mode de raisonnement n’est tout bonnement pas le nôtre et la logique française devient ici inopérante.La mentalité du
Nippo-sapiens est forgée par une culture,une langue,une histoire,une géographie et moult contraintes sociales.Il est donc inique de les juger sur la base de critères occidentaux. Forces et faiblesses de caractère du Nippo-sapiens.
 


 


 

Si je devais choisir cinq termes pour décrire les Japonais,je ne dirais pas : fous de boulot, machistes,xénophobes,copieurs et gadgétophiles (qualificatifs qui reposent sur un fond de vérité mais qui transcrivent une vision caricaturale trop largement répandue à
l’étranger). 
J’opterais pour :
exigeants,exercés,excessifs,extravagants,exquis.

Exigeants.
Les Japonais cherchent la perfection.Tout doit être réglé comme du papier à musique.Etre à l’heure au Japon,ce n’est pas à cinq minutes près,mais à la seconde.Cela en impose,à chacun.Il faut s’organiser.Mais on se plie d’autant plus volontiers au rythme collectif imposé qu’on savoure réciproquement le bonheur de ne pas être à la merci du je m’en-foutisme d’autrui.Les rendez-vous d’affaires commencent à l’heure dite. Les trains sont d’une ponctualité sidérante malgré une fréquence infernale.Les boutiques ne ferment pas dix minutes avant l’horaire affiché.Les programmes de télévision n’alignent pas en permanence un écart de dix ou quinze minutes par rapport à la grille annoncée. Les industriels japonais sont de la même façon obsédés par le respect des délais, par les détails et l’absence de défauts.Tout est pratique au Japon, efficace,bien pensé. Ils ne se satisfont pas de compromis bancals. Ils visent le top-niveau et ne cessent de se fixer des objectifs toujours plus élevés. Pragmatiques, les Nippons s’attachent à résoudre un à un les problèmes rencontrés avec patience et témérité.Cette incessante quête de mieux constitue le ferment de l’inventivité nippone,le secret des innovations,la clef de la renommée et du triomphe de fleurons nippons tels que Toyota (automobile),Canon (photo) ou Sony (matériel audiovisuel). L’exigence d’excellence collective est cependant telle que les erreurs ou tromperies avérées tournent vite au scandale,montées en épingle par des médias ultra-puissants et impitoyables avec les déviants.

Exercés.
Les Japonais veulent arriver au maximum de leurs capacités. L’entraînement répétitif est selon eux le meilleur moyen d’y parvenir.L’écriture des kanji (idéogrammes) s’apprend ainsi,en copiant et recopiant.L’imitation de gestuelles codées est une méthode qui vaut dans moult activités professionnelles (commerces,usines) comme dans les disciplines sportives et artistiques. Le développement des outils et des robots s’appuie sur les mêmes ressorts. L’humain étant la machine la plus perfectionnée,ils dissèquent son fonctionnement cognitif et physique,puis le reproduisent artificiellement pour libérer l’homme de tâches ingrates, pénibles, dégradantes ou dangereuses.Voilà pourquoi les robots industriels nippons sont si perfectionnés et les humanoïdes mécatroniques perçus comme des amis dévoués.

Excesssifs.
Les Japonais ont une tendance à la démesure,à la surexploitation de leurs richesses, succès et atouts comme à l’exagération de leurs problèmes.Ainsi en fut-il des excès financiers dans la période d’euphorie des années 1980, investissements inconsidérés qui ont dégénéré en bulle spéculative dont l’éclatement a brutalement déstabilisé l’économie du pays,au point qu’il mit près d’une décennie à s’en remettre.Excès encore lorsque l’engouement pour les jeux vidéo et autres univers virtuels de fiction finit par désocialiser des individus qui ont perdu le sens des réalités.Excès toujours lorsque les hommes politiques ou autres décideurs prennent à toute hâte des mesures radicales en réponse à un problème amplifié par la presse,sans mesurer les dommages collatéraux de leurs décisions. Excès également quand ils s’acharnent à tout vouloir connaître et contrôler, parce qu’ils exècrent l’improvisation. Excès aussi peut-être lorsque les Japonais voient dans les technologies la solution à leurs handicaps géographiques et maux sociaux,parfois au détriment de la vigilance et des relations humaines,et ce parce que jusqu’à présent leurs prouesses techniques leur ont permis de hisser au rang de deuxième puissance économique du monde un archipel sorti exsangue de la Deuxième Guerre mondiale,en proie à maintes catastrophes naturelles récurrentes et dépourvu de ressources naturelles lucratives.

Extravagants.
Les Japonais surprennent par des attitudes ou des pratiques sociales massives.
Les booms commerciaux, accompagnés de méga-campagnes publicitaires incontournables, se succèdent à un rythme stupéfiant, atteignant des proportions époustouflantes par mimétisme, matérialisme et fétichisme. Le peuple se rue comme un seul homme dans un nouveau lieu branché, se jette sur tout type de nouveau produit savamment promu.Des livres se vendent au Japon à plusieurs millions d’exemplaires en quelques semaines,avant d’être adaptés en série TV culte elle-même déclinée en film qui caracole en tête au box-office accompagné d’un lot incommensurable de produits dérivés,et ce,quel qu’en soit le thème.

Exquis.

Les Japonais étonnent enfin par leur raffinement,par leur attachement à la qualité des produits et services magnifiquement illustrée par les mets japonais.Ils affectionnent les marques et vieilles maisons héritières d’une tradition bien entretenue,et n’ont que mépris pour les contrefaçons.Les Nippons épatent enfin par leur serviabilité et affabilité même si,dans les commerces ou relations professionnelles, elles ne sont que formelles et déconnectées de tout sentiment affectif.

Défaillance du politique, surpuissance des médias
Ces traits de caractère sont à la fois les forces et les faiblesses des Japonais au moment où la suprématie du pays du Soleil-Levant en Asie est de plus en plus contestée par la Chine, populeuse et ambitieuse.Le Japon,dont la population décline, souffre d’un déficit politoco-
diplomatique patent.Privilégiant les questions intérieures et l’opinion publique, les dirigeants japonais apparaissent souvent comme des seconds couteaux maladroits, voire naïfs,dans les instances internationales.Les psychodrames récurrents à la tête du gouvernement (trois changements de Premier ministre en deux ans,ponctués de plusieurs remaniements, bévues et affaires politico-financières) plombent la crédibilité du Japon à l’extérieur. Ils minent le moral des citoyens, lequel est fragilisé par un tourbillon de nouvelles anxiogènes (inflation,crise financière mondiale,,inégalités sociales, insécurité alimentaire) et par une titraille alarmiste qui barre les unes de la presse et d’innombrables
ouvrages.Affolés outre mesure par une conjoncture internationale morose
qui amoindrit les exportations et pénalise l’économie nationale,les Japonais semblent insensibles aux bonnes nouvelles.Même si le taux de chômage oscille autour de seulement 4,0 %,les personnes en recherche d’emploi voient surtout que les demandes surpassent les offres,et les travailleurs constatent pour leur part que le montant inscrit au bas de leur feuille de paye est, désespérément, toujours le même,oubliant qu’ils sont aussi gratifiés de substantielles primes bisannuelles ou que les entreprises se disputent les futurs diplômés plus d’un an avant la fin de leur cursus.
Les citoyens, déboussolés, perdent confiance,ne font plus d’enfant,par anxiété disproportionnée, peur du lendemain.Leur prudence extrême grippe un moteur essentiel de la croissance,la consommation intérieure,et met en péril l’avenir de la société.Peut-être devraient-ils davantage voyager, prendre de la distance. Ainsi comprendraient-ils que leur situation est à bien des égards enviable et que vivre au Japon est un privilège.

Karyn Poupée (AFP Tokyo pour le Nouvel Economiste).
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