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par Karyn Nishimura-Poupée, correspondante AFP Japon, avec le mangaka japonais J.P.NISHI

Années en 9, ans neufs...

... qu'en sera-t-il en 2009?

Publié par K. Poupée le Dimanche 18 Janvier 2009, 13:08 dans la rubrique Faits de société - Lu 2623 fois - Version imprimable



Outre son intérêt professionnel pour les technologies et l'industrie japonaises, l'auteure de ce blog nourrit une passion personnelle pour l'Histoire du Japon et le cheminement de la société nippone depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, une période riche et par certains côtés spectaculaire. En confrontant ces deux aspects et en les rapprochant du présent, un constat étonnant s'impose : les dernières années des décennies depuis 1940 ont toutes marqué un tournant économique, culturel ou industriel important pour les Japonais grâce, entre autres, à la mise sur le marché d'un produit jugé techniquement révolutionnaire ou d'une création fondatrice. Qu'en sera-t-il en 2009 ? Nul ne le sait, nul ne saurait le prédire, mais, compte-tenu de la piètre situation économique actuelle et de la réaction qu'elle impose, il serait étonnant que les Japonais laissent l'année filer sans surprendre le monde par une innovation majeure. On le leur souhaite en tout cas. En attendant, passons en revue les ans 1949, 1959, 1969, 1979, 1989 et 1999 pour prouver nos dires.


 
En 1949, le Japon, sorti exsangue de la Seconde guerre mondiale et alors sous occupation américaine, n'était pas flamboyant sur le plan économique, tant s'en fallait. L'inflation allait bon train et les entreprises, perfusionnées par les pouvoirs publics, n'étaient en réalité pour la plupart guère viables. Débarqua alors sur l'archipel un financier-vedette, Joseph Dodge, banquier de Détroit, censé redresser l'économie nippone et lui permettre de « tenir seule sur ses jambes sans les béquilles que constituaient les aides étatiques et des forces d'occupation ». Le remède de cheval imposé par cet homme à poigne fut jugé après coup essentiel, bien que douloureux sur le moment, avant que l'an suivant, en 1950, les besoins de l'armée américaine sur le front en Corée ne donnent un sérieux coup de pouce à l'industrie japonaise, point de départ de son ascension fulgurante.




En 1959, l'événement fut le mariage du prince héritier d'alors, Akihito, fils de Hirohito, et aujourd'hui Empereur du Japon. Ces noces princières, retransmises depuis la toute nouvelle Tokyo Tower (inaugurée le 23 décembre 1958), fière de ses 13 mètres de plus que son ancêtre Tour Eiffel, propulsèrent alors les ventes de téléviseurs noir et blanc au pays du Soleil-Levant. Ce fut une année-phare des « sanshu no jingi », les trois dons divins de l'époque moderne : la télévision familiale, la machine à laver et le réfrigérateur électriques, le point de départ d'un engouement des foules, non démenti depuis, pour les divertissements électroniques et l'équipement électroménager. Cette même année vit naître deux des plus populaires revues hebdomadaires de manga pour jeunes, « Shonen Magazine » et « Shonen Sunday », titres-vedettes d'un boom en devenir.



Dix ans plus tard, en 1969, Sazae San, personnage d'une bande-dessinée « yon koma » (quatre vignettes) distillée régulièrement dans la presse, fit ses premières apparitions à la télévision. Elle y parade toujours et caracole encore aujourd'hui en tête des audiences des dessins animés, toutes chaînes confondues. Le Japon était devenu l'année précédente la deuxième puissance économique mondiale derrière les Etats-Unis, en termes de produit national brut (PNB), « un animal économique », après une quinzaine d'années de croissance à un rythme effréné, en grande partie due à la créativité des industriels locaux et à la consommation sans retenue de la large classe moyenne dans laquelle se reconnaissait l'essentiel de la population. L'année suivante, en 1970, se tint à Osaka (ouest) l'Exposition Universelle, une manifestation qui enregistra quelque 64 millions d'entrées, du jamais vu et jamais reproduit depuis. Vedette d'alors : un prototype de téléphone portatif développé par NTT, opérateur public de télécommunications à l'époque (il fut privatisé en 1987). Cet engin incroyable fit rêver tous les hommes d'affaires et « salarymen » déjà très portés sur les innovations technologiques, lesquelles étaient et restent fortement soutenues par l'Etat, alors très dirigiste, via son ministère de l'Industrie, le fameux Miti (devenu depuis Meti).



Il fallut cependant une dizaine d'années de plus pour voir arriver en 1979 le premier téléphone de voiture amovible, analogique, énorme, fonctionnant sur le premier réseau cellulaire commercial du monde, celui de NTT. Cette même année, Hayao Miyazaki, devenu la figure de proue de l'animation nippone, offrit au public japonais sa première œuvre cinématographique, « Lupin III, le château de Cagliostro ». C'est aussi en 1979 que NEC lança son premier ordinateur personnel, le PC-8001.




Mais vu de l'étranger, l'objet révolutionnaire qui marqua le plus 1979 est assurément le Walkman de Sony, le TPS-L2, premier baladeur stéréo du monde, à cassette magnétique, appareil qui s'inscrivait dans la lignée des radios de poche à transistors que le même Sony avait popularisées avec ses radios portables dès 1955. Depuis cette époque, Sony rêve de donner à nouveau naissance à un appareil qui bouleverse autant les habitudes et loisirs personnels de millions d'individus dans le monde que le fit le Walkman en son temps. Le TPS-L2 est jugé si emblématique de l'esprit Sony que ses principaux anniversaires sont dignement fêtés, comme ses 25 ans en 2004. Gageons que nous aurons droit cette année à une rétrospective des 30 ans de la grande famille des Walkman.




1989 : Hirohito, Empereur du Japon depuis 1926, passe de vie à trépas, laissant le trône du Chrysanthème à son fils Akihito. Finie l'ère Showa, commence l'ère Heisei. C'est l'époque folle de la bulle spéculative immobilière et financière nippone, marquée par l'envolée des valeurs à la Bourse de Tokyo, la période durant laquelle le Japon rachète le monde (Sony s'offre les studios hollywoodiens Columbia et Mitsubishi met la main sur le Rockefeller Center). Les consommateurs japonais, généreusement rétribués par leurs entreprises toute puissantes aux carnets de commandes débordant, se jettent sur tout avec gourmandise. Sony en profite pour leur vendre son camescope, le CCD-TR55, modèle inaugural de la gamme "Handycam", Nintendo sa Game Boy, et Toshiba ses premiers ordinateurs portables, Dynabook. 1989 est assurément une année placée sous le sceau de la mobilité high-tech. C'était il y a vingt-ans. Pour autant, l'obsession des Japonais pour l'électronique nomade ne date pas de cette année-là, elle remonte bien plus loin dans le temps, au moment où Sony mis sur le marché ses premières radios à transistor, 34 ans auparavant. Reste que depuis, progrès techniques et miniaturisation aidant, elle n'a fait que s'amplifier.



La preuve, en 1999, internet entre dans la poche des Japonais, avec le lancement en février du fameux « i-mode » par NTT Docomo, filiale de services mobiles de NTT, née en 1992 juste avant la commercialisation des téléphones portables dits de deuxième génération (2G), les premiers appareils fonctionnant sur réseau cellulaire numérique (normes PDC et PHS au Japon).



La première application-clef de l'imode, c'est bien entendu l'e-mail mobile, compatible avec les courriers électroniques pour PC. L'adoption de standards, comme le langage HTML, et d'un modèle économique bénéfique pour tous les acteurs de la chaîne de contenus sont les facteurs essentiels du succès fulgurant de l'i-mode au Japon, un concept sur l'histoire duquel nous reviendrons en détail le mois prochain, lorsqu'il célébrera ses 10 ans.


Pour terminer en soulignant à quel point la mobilité électronique est un moteur de l'innovation au Japon, signalons que 1999 est l'année de naissance du premier robot de compagnie, le chien AIBO, encore un emblématique objet nippon signé Sony. 1999, c'est aussi l'année de sortie au Japon de Princesse Mononoke, le film d'animation qui propulsa son réalisateur Miyazaki sur le devant de la scène mondiale.



Que nous réserve 2009 ? Qui vivra verra. Soyons patients, l'année ne fait que commencer et on vous la souhaite à nouveau très belle.



PS : pour en savoir plus sur toutes les trouvailles et faits qui ont marqué la société nippone dans les années intermédiaires à celles mises en vedette ici, reportez-vous à l'essai publié dernièrement par l'auteure de ces lignes, « Les Japonais », aux éditions Tallandier. Le premier tirage étant épuisé, les nouveaux acheteurs bénéficieront d'une version actualisée prenant en compte les récents événements économiques.



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